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Mémoire du vivant, mémoire du temps

Qu’est-ce que la mémoire ?
Comment la culture interfère entre l’artiste et le spectateur ?
En quoi l’œuvre d’un artiste devient au regard du spectateur une œuvre universelle ?

Aujourd’hui, la mémoire renvoie à de la performance par le savoir. Et pour l’essentiel d’une mémorisation de connaissances qui servent l’efficacité, qu’elle soit dans les études ou au travail. Cette mémoire là est instrumentale. Ce n’est pas de cette mémoire “rentable” dont parle Bernard Miramont. Par mémoire, on se réfèrera dans son travail à la mémoire symbolique. Mémoire collective et singulière.

La mémoire symbolique s’institue par le récit qu’un groupe fait par la production de culture et de représentations partagées. En ce sens, faire mémoire, faire mémorial, c’est aussi rendre hommage à celles et ceux qui ont fait autorité. La référence de Bernard Miramont à Claude Viallat dont il fut élève prend rang de reconnaissance d’une autorité. Les formes répétitives de la tulipe ou de la croix dans “la Divine comédie” participent de la référence.


dante-inferno-rLe souvenir singulier s’ordonne dans un autre plan. Le souvenir est une reconstruction. Des évènements, de nos émotions passées, nous gardons une trace sélective, subjective. Le souvenir n’est pas le réel, mais notre interprétation, ce qui nous a marqué, touché. A ce titre, “la Divine comédie”, contient le souvenir de l’enfant fasciné par le luxe des corbillards passant devant la maison de sa grand mère et que l’on retrouve dans le choix des couleurs noir et argent. Tout comme le souvenir d’un homme accidenté dont le corps couché avait été tracé sur la chaussée, corps dont les contours sont dessinés à la troisième toile du triptyque “la chair de la tulipe”.

Le souvenir, la mémoire, le passage du temps, inexorable, s’inscrivent dans chaque œuvre. Pourtant, les affects y sont distanciés et en aucun cas, il ne faut y voir une œuvre explicitement biographique et nostalgique. Comme l’écrivain va puiser des réalités humaines et culturelles dans son histoire et celle de ses contemporains, Bernard Miramont “écrit” avec l’histoire qui est la sienne : d’homme et d’artiste, et celles, multiples, de personnages rencontrés, ou s’il ne les a pas rencontrés, qu’il a admiré sur le plan artistique comme Andy Wahrol, David Hockney ou plus loin de notre époque, Dante ou le statuaire de l’antiquité grecque.

De la Grèce antique, l’œuvre de Bernard Miramont fait rappel de la tragédie : une tragédie universelle dont les mythes traversent les époques. Le destin des personnages s’y déroule sur une scène allégorique, le texte écrit sur les dessins agit comme le Chœur, une lumière crue éclaire les évènements et l’histoire. Passionné d’opéra et de théâtre, Bernard Miramont agit en metteur et scène d’une représentation picturale précise, codifiée, ritualisée. Pour autant, la palette du peintre fait de ses fictions humaines chair vivante, désirée et désirante. Les couleurs vives ou acidulées des toiles, des dessins ou des pastels restituent la joie de l’artiste, de sa jubilation créatrice qui fait transition entre le vécu et la création artistique.

A5-ceci-est-mon-corps420L’ artiste ne nous laisse pas seul confronté à son souvenir, à son vécu. Ce qui pourrait être de l’expression simple, de parler directement au spectateur en le faisant s’identifier par les émotions est coupé. Bernard Miramont fait lui-même coupure en introduisant de la culture. La littérature, les références religieuses ou philosophiques y prennent place. “Ceci est mon corp” est une replongée de l’artiste dans son corps, un corps perdu, celui de la jeunesse et du désir. Mais “Ceci est mon corps” joue implicitement de la référence aux Evangiles, du mémorial institué par le Christ à la veille de son arrestation. En haut du dessin, une citation grecque de Sapho : “T’enveloppant / Poitrine contre poitrine / Tant que durera la mer”. Explicite ou implicite, la culture est ce que nous transportons par nos cadres de référence, et à notre insu, parce qu’elle nous a été transmise.

L’histoire de l’Art et l’universalité du propos singulier, c’est-à-dire particulier de l’artiste, ont partie liée. Sur les murs des grottes, dans l’Antiquité, au Moyen Age, à la Renaissance, et durant les siècles suivants, des Hommes ont porté un langage et des représentations que leurs contemporains et générations suivantes ont reçu comme œuvre universelle par les lectures et ré-interprétations que nous pouvons produire. L’universalité, c’est ce qu’un individu a exprimé, pensé, élaboré depuis son expérience personnelle, et qui parle à d’autres. Bernard Miramont s’inscrit dans le lien entre expérience personnelle, universalité du désir, de la vie, de la mort et de ce que la culture vient apaiser, symboliser, transcender, élever nos espoirs et désespoirs, désir et élans, et renoncements comme questions intemporelles traversant les êtres et les époques.

Marc Lasseaux
psychanalyste
président de l’association Art, Axe et Cible
www.art-axe-et-cible.com

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